
Découvrez les oeuvres de Jacques Nestle, un maître de la peinture du 20e siècle.
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Jacques Nestlé : le génie oublié enfin sorti de l’ombre
August 17, 2026
Article paru dans L'Actu.fr - Le Pays D'Auge
Le Vendredi 14 août
À partir du 24 août, Beaumont accueille la toute première rétrospective en France consacrée au peintre allemand Jacques Nestlé. Rencontre avec celle qui a rendu cela possible. À peine son nom évoqué, il est difficile de l’arrêter, tant la fascination – ou plutôt l’obsession – l’a saisie il y a près de vingt ans. C’était en 2007, une date charnière qui a bouleversé à jamais le regard que Danielle Moos porte sur l’art. C’est cette année-là, rue des Orteaux, dans le 20e arrondissement de Paris, qu’elle rachète l’atelier d’un illustre inconnu mort seize ans plus tôt, un certain Jacques Nestlé. De lui, Danielle sait seulement qu’il a fini sa vie malade et solitaire.
« À sa mort, beaucoup de ses œuvres auraient pu être jetées avec les ordures ou se retrouver à la rue, raconte-t-elle. Des marchands d’art les ont découvertes et les ont mises en circulation. Mon œil s’était arrêté sur certaines de ses créations qui étaient encore disposées dans l’atelier. Jamais je n’aurais imaginé ce qui allait suivre. »
Un œil affûté depuis l’enfance
Car derrière les portes, Danielle ne découvre pas seulement quelques huiles ou dessins, mais les trésors d’un grand artiste du 20e siècle injustement resté dans l’ombre. Une question la taraude alors : qui est donc ce Jacques Nestlé, et pourquoi ses œuvres sont-elles restées confinées au fond d’un banal atelier de l’Est parisien ?
Si Danielle Moos a pu sauver l’œuvre de Nestlé de l’oubli et donné naissance à cette histoire, c’est parce qu’elle baigne dans la culture depuis sa tendre enfance. Née en Algérie en 1949 de parents fonctionnaires, elle apprend très tôt à aimer la littérature française et étrangère tout en s’initiant au dessin. Une passion qui ne l’a jamais quittée, d’où cette anecdote qu’elle glisse discrètement : « Je commence toujours par le musée quand je visite une ville. »
Contre toute attente, ce n’est pas la voie artistique qu’elle choisit pour son futur métier, mais l’autre grand domaine qui la fascine : le droit. Depuis cinquante-quatre ans, Danielle exerce à Paris en tant qu’avocate spécialisée en droit de la famille, tout en continuant en parallèle à écumer galeries et expositions.
« J’ai vu des personnes pleurer »
Quand elle découvre Jacques Nestlé en 2007, elle sait qu’en plus de défendre ses clients, elle consacrera désormais l’autre partie de son temps à montrer le talent de ce nouvel arrivant dont les thèmes de prédilection sont variés : les nus, l’enfantement, la maternité et la vie ouvrière, très inspiré par l’expressionnisme à ses débuts. Et ça commence l’année suivante lors d’une vente dans le pays d’Auge où elle a une résidence secondaire. « Il n’a laissé personne indifférent. J’ai vu des personnes pleurer devant ses tableaux », confie Danielle.Tout en étoffant sa collection personnelle, elle réalise des recherches sur la vie et le travail du peintre. Des recherches difficiles car Jacques n’est pas son prénom de naissance. Jusqu’à ce qu’elle fasse l’acquisition d’un enregistrement de près de trois heures dans lequel l’artiste remonte le fil de sa vie.
1937, l’année où tout aurait pu changer
Jacques Nestlé est né en 1907 à Sarrebruck-Klarenthal, en Allemagne, sous le nom d’Artur Ludwig Jakob Nestle. C’est à seulement 16 ans, alors qu’il travaille dans un atelier de lithographie à Paris, qu’il rencontre le chef de file du fauvisme, Henri Matisse.
« En découvrant ses dessins, il l’encourage à poursuivre son travail artistique et lui prodigue de précieux conseils, relate Danielle Moos. D’ailleurs, dans les courbes de ses nus, nous pouvons retrouver l’influence de Matisse avec une touche plus personnelle et plus gaie. » En 1925, il s’installe à Berlin pour y travailler comme décorateur de vitrines pour de grands magasins juifs et commence à exposer. C’est à la fin des années 1920 que le Musée d’État de Sarrebruck, sa ville natale, reçoit en donation plusieurs de ses estampes.
Mais c’est en 1937 que l’existence du peintre allemand prend un autre tournant. Tandis que dans son pays d’origine, Joseph Goebbels ordonne la confiscation et la destruction des œuvres qualifiées de « dégénérées », étiquette infamante que les nazis attribuent à toute forme d’art « sortant de leurs normes », la suite est un savoureux pied de nez.
Alors que Nestlé est revenu à Paris, travaille pour la SNCF et participe en parallèle à l’Exposition internationale des arts et techniques, il rencontre le célèbre galeriste Daniel-Henry Kahnweiler pour lui montrer ses travaux. Le nom de cet homme, qui est alors une figure incontournable et respectée du monde de l’art, est moins connu que les géants qu’il a promus. Le galeriste l’invite à accrocher ses tableaux aux murs où figurent déjà des toiles de son protégé, Pablo Picasso. Il est tout de suite attiré par la connexion entre l’œuvre de Nestlé et celle du maître du cubisme. Mais faute de temps, il l’invite à repasser le lendemain. Jacques Nestlé ne reviendra pas.
« L’histoire nous dira peut-être pourquoi Nestlé n’a pas été au rendez-vous et donc pourquoi il n’est pas devenu le grand artiste qu’on aurait dû connaître », déplore Danielle Moos.
Et là encore, le destin semble bien faire les choses : « Ses deux neveux m’ont appris que leur grand-mère était prête à les jeter à la poubelle avant qu’ils n’interviennent pour les sauver. »
Après les autodafés nazis et son atelier parisien, les créations de Nestlé se trouvent ainsi sauvées une nouvelle fois du néant. Une trajectoire incroyable avec laquelle Danielle compte bien, à son tour, défier le destin. Avec la précieuse collaboration des deux neveux, elle réussit alors à organiser la première rétrospective du peintre pendant trois mois à l’Institut d’art contemporain de la Sarre. Un événement au succès retentissant qui fera d’ailleurs l’objet d’un reportage diffusé sur la télévision allemande en 2025. « Nous avions proposé au consul de Sarrebruck de venir. Pas plus enthousiaste que ça au départ, il est finalement resté plus d’une heure et m’a même encouragée à écrire un livre », en rit encore Danielle.
De l’ombre à la lumière ?
Aujourd’hui, elle l’assume sans rougir : elle est « son ambassadrice, la seule à défendre l’œuvre de Jacques Nestlé dans le monde ». Une responsabilité chronophage au vu de l’œuvre difficilement quantifiable de l’Allemand, mais qui continue de nourrir sa passion et de lui lancer de nouveaux défis. Parmi ses projets figurent le rêve d’ouvrir sa propre galerie pour y exposer sa collection et se professionnaliser, l’organisation d’une rétrospective à Berlin, ou encore le vœu pieux de « faire reconnaître ce peintre à sa juste valeur et le voir entrer dans tous les musées ».
Ce qui la pousse à porter un regard lucide – et un brin acerbe – sur le marché de l’art actuel : « Aujourd’hui, c’est le nom qui compte, tout est de la communication. Un artiste doit être coté pour espérer être exposé, au point de voir certaines œuvres qui n’ont aucun intérêt partir à des prix exorbitants. De jeunes artistes promus par LVMH vont gagner beaucoup d’argent, certes, mais pour moi ce qu’ils proposent ce n’est pas de l’art. »
C’est donc pour renouer avec l’art pour l’art qu’une quarantaine d’œuvres – dessins, huiles et gouaches de la collection personnelle de Danielle Moos – seront exposées et proposées à la vente à Beaumont-en-Auge (Calvados), dans le cadre de la première rétrospective du peintre en France.
« Pour sa vision unique, sa sensibilité, son indépendance, son talent digne des plus grands de son temps… C’est pour toutes ces raisons que Jacques Nestlé doit sortir de l’ombre. »

Danielle Moos a découvert Jacques Nestlé en 2007 lorsqu’elle achète son atelier parisien, rue des Orteaux. ©Valentin LONGUET/Le Pays d’Auge

Jacques Nestlé, ici photographié en 1926 sur la Côte d’Azur. ©Collection personnelle



